Cyber harcèlement: les conseils de Laurent Bègue


En pleine polémique autour du réseau social Ask.fm, directement lié, selon les autorités britanniques, au suicide d'une adolescente, Laurent Bègue, chercheur en psychologie sociale à l'université de Grenoble, nous livre ses observations et ses conseils concernant le phénomène du cyber harcèlement.

Laurent Bègue, chercheur en psychologie sociale à l’université de Grenoble

Cyber harcèlement: les conseils de Laurent Bègue

En pleine polémique autour du réseau social Ask.fm, directement lié, selon les autorités britanniques, au suicide d’une adolescente, Laurent Bègue, chercheur en psychologie sociale à l’université de Grenoble, nous livre ses observations et ses conseils concernant le phénomène du cyber harcèlement.

En France, 10% des collégiens seraient harcelés d’après les chiffres du ministère de l’Education nationale. Existe-t-il des chiffres sur le nombre de victimes de cyber harcèlement?

Il n’existe pas encore, à ma connaissance, de données françaises, mais une étude est en cours auprès de 15.000 élèves dans la région Rhône-Alpes, et elle fournira des résultats d’ici trois mois. Les indicateurs sont très variables selon les enquêtes, ce qui se retrouve dans les données. Aux Etats-Unis, certaines études parlent d’un élève sur cinq, mais d’autres évoquent des proportions plus faibles ou plus élevées.

Sait-on s’il y a davantage de cas de cyber harcèlement que de harcèlement classique?

Les formes de harcèlement étant très différentes, il est très difficile de comparer. Cependant, souvent les victimes et les auteurs se superposent : les victimes de harcèlement classique sont plus victimes de harcèlement sur internet, et les harceleurs et les cyber-harceleurs se confondent souvent. En revanche, les études sur le profil des harceleurs montrent que, alors que les filles sont moins impliquées que les garçons dans le harcèlement classique, elles le sont autant dans le harcèlement sur internet. Le comportement agressif des filles augmente quand il n’y a pas de contact physique. Les filles se rattrapent par écrit, en quelque sorte.

Quelles sont les différences entre les ressorts du harcèlement classique et du cyber harcèlement?

Sur internet, l’agresseur n’est pas le témoin direct des souffrances de sa victime. Il l’imagine, mais peut-être pas suffisamment. Il n’a pas accès à sa réaction émotionnelle. Ce qui lève un facteur inhibiteur. L’empathie est court-circuitée. Une autre différence, c’est qu’il n’existe pas forcément d’asymétrie de pouvoir -domination physique, sociale ou intellectuelle- dans le cas du cyber harcèlement, entre le harceleur et sa victime, alors que c’est généralement le cas dans le harcèlement physique. En ligne il y a également cette dimension d’anonymat, qui a un effet désinhibant et favorise certains comportements d’agression. Enfin, contrairement au harcèlement à l’école, par exemple, le cyber harcèlement ne s’arrête jamais. Cette persistance entraîne un impact plus important sur la victime, qui a l’impression de ne jamais pouvoir s’en sortir. Le point commun, c’est que la plupart du temps, les auteurs sont plutôt des personnes du même établissement scolaire ou de l’environnement de la victime.

Peut-on en tirer la conclusion que le cyber harcèlement est plus dangereux?

On ne peut pas vraiment comparer. De plus, en général, les deux sont cumulatifs. Le harcèlement dans le monde réel peut être extrêmement grave. Par exemple, les auteurs des fusillades mortelles aux Etats-Unis étaient des personnes victimes de rejet, d’exclusion, de dénigrement.

Est-ce que les jeunes se confient moins, quand il s’agit de harcèlement en ligne?

A mon avis c’est le cas, mais pour l’instant c’est un avis qui n’est pas étayé par des données. Par exemple, en parler aux parents ou aux enseignants expose la victime à se voir couper l’accès à son téléphone mobile ou à internet, ce qui est très important pour les adolescents. Une étude américaine a montré que face à une situation de harcèlement sur le web, 57% des victimes en parlaient à un ami en ligne, 36% demandaient à l’auteur d’arrêter, et 32% quittaient l’ordinateur.

Quel est l’impact sur les victimes?

Anxiété, stress, colère, perte d’estime de soi, troubles du sommeil, du comportement alimentaire… Cette souffrance morale a des conséquences qui ne sont pas à minimiser. D’autant plus qu’à l’adolescence, la filiation avec les autres est très importante. En Australie, une étude a mesuré l’activité cérébrale sur des participants à une expérience, sous la forme d’un jeu en ligne. A un moment, un des joueurs était exclu par les autres participants. Les émotions négatives éprouvées par cet individu modifiaient l’activité cérébrale dans la partie du cerveau qui commande aussi la douleur.

Quels conseils peut-on donner aux parents et aux jeunes?

Dans la famille, l’accompagnement doit être réel, il faut qu’il y ait un véritable coaching parental. Par exemple, un contrat explicite peut être passé quand on confie un téléphone à son enfant. Qui stipule par exemple que le téléphone n’est pas accessible à certaines heures, et demande un engagement de la part du jeune à faire connaître un problème dès qu’il apparaît, sans menace pour lui de perte d’accès à cet outil de communication. A l’école, il n’est pas inutile de faire un rappel à la loi, qui condamne ces actes à cinq ans de prison et 75.000 euros d’amende au maximum. Il faut que l’école identifie le cyber harcèlement comme un problème grave, qu’elle signifie que l’auteur prend des risques, et que la norme est très forte en la matière. Il faut un signal qu’on ne laisse pas faire. Quant aux jeunes, il s’agit de conseils de bon sens : en parler, sauvegarder les menaces reçues pour qu’elles servent de preuve, ne faire confiance qu’aux gens que l’on connaît réellement, être prudent avec les informations personnelles diffusées, avec la webcam, et ne pas se rendre à un rendez-vous réel avec un inconnu rencontré sur internet.

Retrouvez l’intégralité de l’article sur le site du journal l’Express. (source)

Victime ou témoin de cyber harcèlement ?